Chapitre 8

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Ce matin, je vais participer à ma première bataille. Gruuk a dit hier soir à la veillée que des pauvres fermiers humains accompagneraient un chargement de foin et de bois en direction du Village des Deux Ponts de Pierre. Leur route passe obligatoirement par le Croisement de la Pierre Debout, a-t-il assuré.

Au bout d'un long silence, Gorn s'est levé, et a planté la pique de fer dans le sol devant lui. C'était le signe de la bataille. Il s'est ensuite dirigé vers sa tente et a disparu. Les chefs ont alors donné des ordres : cacher les faibles dans la forêt, éteindre les feux, former les groupes d'attaque.

Au milieu du branle-bas et du tumulte, j'ai entendu la voix de Gruuk dans mon dos :

- Tu as toujours la hache que je t'ai donnée ?

- Oui.

- Tu sais t'en servir ?

- Oui !

- Mieux que Bracktas-la-Pustule ?

- Bien sûr !

- Alors aiguise-la et nettoie-la. Tu en auras certainement besoin demain.

- Pour la bataille ?

- Pour la bataille. Mais n'oublie pas : tu te tiendras derrière les autres, et tu attaqueras en dernier.

- Pourquoi ? Je veux attaquer en premier, comme tous les autres !

- Veux-tu venir à cette bataille ?

- Oui !

- Tu attaqueras en dernier.

Pour la première fois de ma vie, je me sentis envahir par un sentiment qui doit être assez proche de ce que les humains appellent la joie.

Je suis caché derrière un épais massif d'aubépines. Je suis dans le groupe de Borock Bras-de-Fer. Les guerriers sont à côté de moi, baignant dans la peur et l'excitation. Ils me lancent d'étranges regards à la dérobée. Je suis grand pour mon âge. Aussi grand qu'eux. Mais ce n'est pas pour cette raison qu'ils me regardent. C'est pourtant un regard que je connais.

On entend les chariots avant de les apercevoir. Le soleil vient à peine de se lever et le chemin est baigné dans la brume. On perçoit le souffle des chevaux qui renâclent, le grincement des roues, les exhortations des hommes.

Gruuk avait raison. Trois chariots, six humains armés jusqu'aux dents, des femmes et des enfants. Et des paysans. Beaucoup de paysans.

- Une proie facile murmure un groin devant moi.

- Du bois et de la paille, commence un autre.

- On a connu plus glorieux !

- Tu seras bien content de passer une partie de l'hiver au chaud !

- Tais-toi face de rat, c'est de la pisse de chafouin ce chargement !

Borock Bras-de-Fer se retourne l’œil mauvais :

- Le premier qui parle, je le démolis !

Borock scrute les sous-bois de l'autre coté de la route. Il cherche le bras levé de Gorn, qui donnera le signal de l'attaque. Au bout de quelques instants, il lève le sien, un moignon recouvert de métal qui lui a valu son surnom, et l'abaisse soudain. Tous les groins s'élancent en hurlant. Je bondis aussi, mais une main sortie d'on ne sait ou me retient par derrière.

- Non, attends.

- Pourquoi ?

- Je te dis : attends.

Les guerriers et les humains sont au contact à présent. Le sang gicle en tout sens, le vacarme est assourdissant. Gorn est au milieu de la mêlée. À chaque fois que sa masse s'abat, le camp ennemi compte un mort de plus.

- Va.

Je me précipite dans la mêlée, ma hache tenue à deux mains, vers un paysan aux prises avec Kubrak-Gros-Groin, un guerrier qui vient de passer dans la caste des chefs. Je lance mon arme de toutes mes forces. Je le touche au flanc. Il tombe, un genoux à terre, et lâche sa fourche en criant grâce. Kubrak-Gros-Groin me regarde avec un sourire cruel. Il me souffle dans notre langue :

- Achève-le !

Cet humain est pitoyable. Il pleurniche en se tenant le flanc, et une tache de sang grossit à vue d’œil sous sa main. Son regard vitreux passe de Kubrak à moi sans comprendre ce qui se passe.

- Tu m'entends ? Achève-le !

Kubrak, lui, a le visage crispé par la haine et la fureur. Il n'a de regard que pour moi, et ses yeux révulsés sont plus expressifs que ce qu'il voudrait. Il m'a demandé de le tuer parce qu'il est sûr que je n'en suis pas capable.

- Achève-le, je te dis !

C'est alors que je souris. Toute la tension du visage de l'humain retombe d'un coup, comme désarmé. Son regard s'éclaire. De fait, il se met même à sourire à son tour, rassuré par ce qu'il croit voir.

Je soulève la hache et la lui enfonce dans le crâne. Entre ses yeux vides. La courbe de la lame est identique à celle de son sourire béat, qu'elle fend en deux par le milieu.

Gros-Groin n'en croit pas ses yeux. Il regarde le cadavre se vider de son sang, muet. Je le bouscule violemment en m'éloignant.

- Pousse-toi de là ! lui dis-je. Fouille-le et retourne te battre.

Je me jette dans une grosse mêlée non loin du second chariot. Je reçois de multiples blessures, et assène quelques coups dont je n'ai pas à rougir. Bientôt les humains vont se rendre, et l’on aura beaucoup de prisonniers. Des femmes surtout. Et des hommes. Il y aura quelques fuyards, que des acharnés tenteront de poursuivre. Mais Gorn s'y opposera. Tout le monde lui obéira. Le butin, en plus du contenu des trois chariots sera convenable : six bœufs, deux chevaux, plus les carrioles. De quoi subsister pendant quelques mois.

Ensuite on rentrera aux ruines ou l’on a caché les faibles. Et l’on fêtera dignement cette belle victoire, dans la bière et le vin des hommes.






- Dernière mise à jour le 23/12/2003 - 139 voyageurs sont déjà passés par là
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