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Ce matin, je vais participer à ma première bataille. Gruuk a dit hier soir à la veillée que des pauvres fermiers humains accompagneraient un chargement de foin et de bois en direction du Village des Deux Ponts de Pierre. Leur route passe obligatoirement par le Croisement de la Pierre Debout, a-t-il assuré.
Au bout d'un long silence, Gorn s'est levé, et a planté la pique de fer dans le sol devant lui. C'était le signe de la bataille. Il s'est ensuite dirigé vers sa tente et a disparu. Les chefs ont alors donné des ordres : cacher les faibles dans la forêt, éteindre les feux, former les groupes d'attaque.
Au milieu du branle-bas et du tumulte, j'ai entendu la voix de Gruuk dans mon dos :
- Tu as toujours la hache que je t'ai donnée ?
- Oui.
- Tu sais t'en servir ?
- Oui !
- Mieux que Bracktas-la-Pustule ?
- Bien sûr !
- Alors aiguise-la et nettoie-la. Tu en auras certainement besoin demain.
- Pour la bataille ?
- Pour la bataille. Mais n'oublie pas : tu te tiendras derrière les autres, et tu attaqueras en dernier.
- Pourquoi ? Je veux attaquer en premier, comme tous les autres !
- Veux-tu venir à cette bataille ?
- Oui !
- Tu attaqueras en dernier.
Pour la première fois de ma vie, je me sentis envahir par un sentiment qui doit être assez proche de ce que les humains appellent la joie.
Je suis caché derrière un épais massif d'aubépines. Je suis dans le groupe de Borock Bras-de-Fer. Les guerriers sont à côté de moi, baignant dans la peur et l'excitation. Ils me lancent d'étranges regards à la dérobée. Je suis grand pour mon âge. Aussi grand qu'eux. Mais ce n'est pas pour cette raison qu'ils me regardent. C'est pourtant un regard que je connais.
On entend les chariots avant de les apercevoir. Le soleil vient à peine de se lever et le chemin est baigné dans la brume. On perçoit le souffle des chevaux qui renâclent, le grincement des roues, les exhortations des hommes.
Gruuk avait raison. Trois chariots, six humains armés jusqu'aux dents, des femmes et des enfants. Et des paysans. Beaucoup de paysans.
- Une proie facile murmure un groin devant moi.
- Du bois et de la paille, commence un autre.
- On a connu plus glorieux !
- Tu seras bien content de passer une partie de l'hiver au chaud !
- Tais-toi face de rat, c'est de la pisse de chafouin ce chargement !
Borock Bras-de-Fer se retourne l’œil mauvais :
- Le premier qui parle, je le démolis !
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