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J’habite dans une tente de fortune. Une tente de fortune est une sorte d’abri
précaire. Un abri précaire est une sorte de lieu qui
protège mais dont on n’est pas sûr. Le chef le
plus proche de Gorn change tout le temps. Il loge dans une tente
pourpre, un dais volé à des humains, qu’il garde
précieusement. Le vrai chef, Gorn, celui qui ne parle pas,
habite dans une tente couleur de nuit. Elle est grande, constellée
d’étoiles jaunes et blanches. Nul dans la tribu n’est
assez ancien pour en connaître l’origine. Personne n’ose
s’approcher de la tente.
Tout le clan en a peur.
Mais pas moi.
Ce matin, à l’aube, à l’heure où les
guetteurs ne sont pas encore relayés, à l’heure
ou les paupières sont aussi lourdes que les clous des
armures, je m’avance vers la tente couleur de nuit. Dansant
entre les cordes, je me faufile et je colle un œil furtif dans
une fente du tissu. Mon cœur bat à tout rompre. Si on
me surprend, je ne donne pas cher de ma peau.
Il fait noir. Des myriades de minuscules rais de lumière tombent
de la chape de velours, sans rien éclairer. Peu à peu,
je distingue un corps massif et obscène, voûté
qui remue lentement d’avant en arrière dans la
pénombre.
C’est Rulla.
Je la reconnais à ses lourdes mamelles. Son cul pourtant monstrueux
engloutit péniblement la masse de Gorn. Lui ne prête
aucune attention au mouvement de la femelle. Il est allongé
sur le dos, et sa tête est renversée en contrebas de sa
couche. Il a les bras écartés, et pendant dans le
vide. Sa main droite, seul objet nimbé de la lumière
du jour, noueuse, écorchée, encombrée de bagues
de toutes sortes, tient encore la sangle d’un tonnelet de vin
dont le contenu s’est répandu par terre.
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Rulla commence à gémir et à accélérer
ses déhanchements. Gorn remue. Il commence à prendre
conscience. Il relève la tête et pose un regard torve
et hagard sur la femelle qui s’agite de plus en plus au dessus
de lui. Il semble comprendre, au bout de quelques secondes, de quoi
il s’agit. Il lance son poing à l’aveuglette, et
attrape le menton de Rulla, qui bascule sous le choc, et se retrouve
le groin par terre. Gorn bondit du lit, le sexe dressé, et
empoigne les fesses de la pauvre grouine. D’un seul coup, il
entre là ou il n’a pas le droit. La femelle pousse un
cri étouffé par le tapis contre lequel les coups de
boutoirs du chef la coincent. Elle râle. Elle sue. Exténuée,
humiliée et déchirée, elle ne fait plus de
bruit. Seule la profonde respiration de Gorn se fait entendre, ainsi
que le bruit mat des deux corps qui s’entrechoquent.
Sans une exclamation, sans un soupir, Gorn se retire, saisit Rulla par
les cheveux, et la jette dehors. Elle roule dans la rosée du
matin.
Sans demander mon reste, je m’éclipse à mon tour.
Mes jambes temblent.
Mon cœur bat.
Je ne peux m’empêcher de penser à ce que j’ai vu.
Cela me hante et m’obsède, comme une toupie qui rebondit sur
les parois de mon crâne. Je suis conscient d’avoir vu
quelque chose sous cette tente, qui un jour changera ma vie.
Une forme noire et allongée, torsadée, veinée
d’argent. Un bâton noir de jais, surmonté d’un
crâne humain rouge vif. Nul besoin d’être un
puissant mage pour deviner que ce bâton, négligemment
appuyé contre la couche de Gorn Le Chef, transpire la magie
des hommes. Une magie puissante, obscure, qui donne sans doute la
victoire dans les batailles.
Un jour j’aurai ce bâton.
Un jour je m’en servirai.
Un jour je serai le chef.
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