Chapitre 10

J’habite dans une tente de fortune. Une tente de fortune est une sorte d’abri précaire. Un abri précaire est une sorte de lieu qui protège mais dont on n’est pas sûr. Le chef le plus proche de Gorn change tout le temps. Il loge dans une tente pourpre, un dais volé à des humains, qu’il garde précieusement. Le vrai chef, Gorn, celui qui ne parle pas, habite dans une tente couleur de nuit. Elle est grande, constellée d’étoiles jaunes et blanches. Nul dans la tribu n’est assez ancien pour en connaître l’origine. Personne n’ose s’approcher de la tente.

Tout le clan en a peur.

Mais pas moi.

Ce matin, à l’aube, à l’heure où les guetteurs ne sont pas encore relayés, à l’heure ou les paupières sont aussi lourdes que les clous des armures, je m’avance vers la tente couleur de nuit. Dansant entre les cordes, je me faufile et je colle un œil furtif dans une fente du tissu. Mon cœur bat à tout rompre. Si on me surprend, je ne donne pas cher de ma peau.

Il fait noir. Des myriades de minuscules rais de lumière tombent de la chape de velours, sans rien éclairer. Peu à peu, je distingue un corps massif et obscène, voûté qui remue lentement d’avant en arrière dans la pénombre.

C’est Rulla.

Je la reconnais à ses lourdes mamelles. Son cul pourtant monstrueux engloutit péniblement la masse de Gorn. Lui ne prête aucune attention au mouvement de la femelle. Il est allongé sur le dos, et sa tête est renversée en contrebas de sa couche. Il a les bras écartés, et pendant dans le vide. Sa main droite, seul objet nimbé de la lumière du jour, noueuse, écorchée, encombrée de bagues de toutes sortes, tient encore la sangle d’un tonnelet de vin dont le contenu s’est répandu par terre.

Rulla commence à gémir et à accélérer ses déhanchements. Gorn remue. Il commence à prendre conscience. Il relève la tête et pose un regard torve et hagard sur la femelle qui s’agite de plus en plus au dessus de lui. Il semble comprendre, au bout de quelques secondes, de quoi il s’agit. Il lance son poing à l’aveuglette, et attrape le menton de Rulla, qui bascule sous le choc, et se retrouve le groin par terre. Gorn bondit du lit, le sexe dressé, et empoigne les fesses de la pauvre grouine. D’un seul coup, il entre là ou il n’a pas le droit. La femelle pousse un cri étouffé par le tapis contre lequel les coups de boutoirs du chef la coincent. Elle râle. Elle sue. Exténuée, humiliée et déchirée, elle ne fait plus de bruit. Seule la profonde respiration de Gorn se fait entendre, ainsi que le bruit mat des deux corps qui s’entrechoquent.

Sans une exclamation, sans un soupir, Gorn se retire, saisit Rulla par les cheveux, et la jette dehors. Elle roule dans la rosée du matin.

Sans demander mon reste, je m’éclipse à mon tour.

Mes jambes temblent.

Mon cœur bat.

Je ne peux m’empêcher de penser à ce que j’ai vu.

Cela me hante et m’obsède, comme une toupie qui rebondit sur les parois de mon crâne. Je suis conscient d’avoir vu quelque chose sous cette tente, qui un jour changera ma vie.

Une forme noire et allongée, torsadée, veinée d’argent. Un bâton noir de jais, surmonté d’un crâne humain rouge vif. Nul besoin d’être un puissant mage pour deviner que ce bâton, négligemment appuyé contre la couche de Gorn Le Chef, transpire la magie des hommes. Une magie puissante, obscure, qui donne sans doute la victoire dans les batailles.

Un jour j’aurai ce bâton.

Un jour je m’en servirai.

Un jour je serai le chef.

Le Guerrier Sorde - Dernière mise à jour le 07-06-2006 - voyageurs sont passés par là - Connexion
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